1er février 2001
"Cadichon" chouchou de nos prairies
La vague a déferlé au triple galop. En cinq ou six ans, les ânes ont repeuplé les champs de notre coin de pays. Hi-han, la cote d'amour du grison s'emballe!
De grandes mirettes humides sous une frange chocolat, Benny a la vingtaine sereine. Les jours coulés à Russin, dans la campagne genevoise, c'est du bonheur en bottes. Une vie au parc, un quignon de pain, des copains aux longues oreilles et des soins attentionnés. Que demander de plus? Ursula Bivans, sa propriétaire, avait un rêve d'enfant: posséder une ânesse qui ne travaille pas. Et c'est réussi. Cadichon, ex-bête de somme, est devenu animal de compagnie.
Fin des années cinquante, la Suisse ne comptait guère plus de 350 baudets. Quarante ans plus tard, multiplication: les troupeaux affichent au bas mot 5000 bêtes. L'âne est à la mode, c'est tout. Fini l'ère des poneys, on hisse désormais les gosses sur le poil dru des grisons, on offre une ânesse à son aînée et on songe au baudet à l'heure de passer la tondeuse à gazon ou de débroussailler.
Question provenance, c'est moins rose pour de nombreux équidés. «Pas mal d'entre eux viennent de l'Est, Bulgarie ou Roumanie, relève Annamaria Matter, présidente de l'Association suisse des amis des ânes qui compte un bon millier de membres. Vendus pour finir en salami,  
ils sont rachetés à bas prix par des marchands d'ânes et revendus, forcément plus cher, comme animaux de compagnie.» Un passé de mercenaire qui explique leur condition physique pas toujours top.
Porte-parole des longues-oreilles, l'association d'Annamaria Matter cherche à être reconnue comme organisation d'élevage. Comprenez que le baudet helvétique n'existe pas réellement. «La France et l'Italie, où cohabitent plusieurs races,France et l'Italie, où cohabitent plusieurs races, gardent leurs meilleurs spécimens, et reproduire des bêtes saines est moins évident en Suisse», poursuit la présidente. Mais la réhabilitation des animaux du pays est en marche et elle devrait passer par un recensement, puis par le prélèvement d'échantillons sanguins et la pose d'une puce électronique. Affaire à suivre donc. 
Lestes en galipettes
Benny, Bruno, June, Nacho, Sammy, Nastasia et Picouline, tous les ânes de l'élevage des Charmilles d'Ursula Bivans répondent aux caractéristiques du bourbonnais. Poil brun, croix plus foncée sur l'encolure (appelée croix de Saint-André ou de Palestine), environ 1 m 20 au garrot. Mais selon le site de référence bourricot.com, seuls 10% des ânes peuvent se targuer d'un pur lignage doublé d'une inscription au stud-book, le registre des généalogies. Dans leur grande majorité, les ânes appartiennent «à la catégorie AFC, ou amours de fond de champ», plaisantent les spécialistes sur le web. Des ânons adultérins fruits des amours vigousses de mâles portés sur la chose...
M'enfin, qu'importe la pureté du sang lorsqu'on aime. Depuis dix-huit ans, Georges Metzker, retraité actif à Berolle, bichonne ses ânes sans distinguo de race et avec un invariable plaisir. «Aucun animal n'est plus facile», affirme l'aficionado vaudois. Comme les autres passionnés, il le dit sur tous les tons, l'âne n'est pas têtu, juste intelligent et plus futé que le cheval qui s'exécute sans rechigner. S'il hésite avant de se lancer, c'est pour se donner un temps de réflexion, d'estimation. Et pas question de le dresser! L'âne s'éduque, on le convainc par la confiance. Autant dire que sa relation avec son maître ne compte pas pour rien. «Chaque âne, c'est un caractère. On l'accepte et on travaille avec», souligne Jakob Geiser, à La Chaux-d'Abel (BE), qui conduit, quasi unique, un attelage de neuf bêtes. Des tempéraments forts, certes, mais pour des bêtes très douces, attachantes et affectueuses.
Ni mountain bike ni laurier-tin, l'âne ne s'oublie pas sur un carré de verdure derrière la maison. Friand de compagnie, il se fane laissé à lui-même, et c'est malheureusement son sort dans certains foyers où sa cote diminue au fil des ans. D'autres fois, son braiment  sirène efficace à quinze kilomètres pour certains étalons!  oblige ses propriétaires à s'en séparer. S'offrir un âne demande mûre réflexion: l'animal peut vivre jusqu'à quarante ans... En Suisse alémanique, deux refuges ont ouvert leurs portes pour accueillir les ânes devenus importuns ou maltraités. Côté romand, Jakob Geiser et Georges Metzker, Pères Noël à leurs heures, n'hésitent pas à prendre la route jusqu'à l'autre bout du pays pour embarquer l'un ou l'autre grison en détresse. Des animaux qu'ils tenteront de replacer avec sagesse et après vérifications des motivations du futur maître.

Tendance rustique
Un peu d'herbe, du foin, une pierre à sel et une eau claire, l'âne garde de son origine désertique un mode de vie frugal et simple. On le nourrit trop? Le voilà capitonné de bourrelets à l'encolure et, plus grave, en danger de contracter des fourbures, une sorte d'inflammation des pieds. Aussi robuste et peu encombrant soit-il, le baudet demande des soins (curage des sabots, vermifuges, vaccins). On doit le brosser, l'étriller, l'atteler ou le monter, soigner ses dents lorsque l'âge fait des ravages. Tout cela demande pas mal de temps, et les éventuels acheteurs n'y songent pas toujours.
Pour partager leur passion et démonter le cliché négatif scotché au bourricot, les amis des ânes renseignent à tour de bras et tuyautent les intéressés. A Berolle, ces mordus ont lancé la Fête des ânes en 1999. «On attendait 2000 personnes, nous étions 5000!» s'exclame Georges Metzker, organisateur. C'est dire l'engouement qu'éveillent ces peluches vivantes au regard tendre, doux souvenirs de nos livres d'enfants.

L'Association suisse des amis des ânes (SIGEF) dispense des conseils et propose différentes publications. Renseignements c/o Annamaria Matter, Mitteldorf 9, 3283 Kallnach, tél. et fax (032) 392 18 23.

La fête de l'âne a lieu successivement à Berolle et à Dorénaz. Prochain rendez-vous en automne 2002 en Valais.

Fiche signalétique
Coût: Entre 1000 et 2000 francs pour une bête en bonne santé. Les ânes de race coûtent beaucoup plus.
Soins: Taille des pieds, vaccins, vermifuges et vétérinaire, environ 700 fr. par an.
Pension: De 200 à 300 fr. par mois.
Gestation: Un an environ.
Précision: Le mulet est le fruit des amours d'un âne et d'une jument. Robuste, calme et plus grand que son père, il est très apprécié à la tâche, mais demeure stérile. Le bardot, lui, naît de l'accouplement d'une ânesse et d'un cheval, c'est en principe la conséquence d'un champ mal clôturé.

Quelques races
Le baudet du Poitou : Il est grand (environ 1 m 50 au garrot), avec de longues oreilles et des poils longs et frisés. Sa robe va du bai au noir, il est l'une des plus anciennes races reconnues officiellement. Essentiellement utilisé pour reproduire des mulets.
Le grand noir du Berry : De longues oreilles également et environ 1 m 30 au garrot pour cette bête dont la robe est baie ou noire, unie et sans croix.
L'âne du Cotentin: Vrai petit âne, c'est-à-dire gris avec une croix et environ 1 m 20 au garrot.
L'âne de Provence : Rebelote du petit âne de conte, soit gris avec une croix et la même taille que les deux précédents.
L'âne des Pyrénées : Il peut être petit (environ 1 m 20 au garrot), plus souvent de type gascon, ou plus grand (à partir de 1 m 35 au garrot), de type catalan. Sa robe va du bai au noir en passant par le brun foncé. Les plus sombres sont les plus recherchés.
L'âne du Bourbonnais : Robe allant du brun au brun foncé avec une croix, il fait environ 1 m 20 au garrot.
L'asino bianco dell'Asinara (Sardaigne): Haut d'environ 1 m au garrot, il est totalement blanc avec un museau et des yeux tirant sur le rose.

www.bourricot.com
www.asinerie.net
www.elevage-des-charmilles.com

Bibliographie: «Bien connaître les ânes et les mulets», de René Metz, Ed. Vecci.
«Avoir un âne chez soi», de I. Van de Ponseele et C. Lux, Ed. Maloine.
«Le Livre de l'Ane» d'A. Raveneau et J. Davézé, Ed. Rustica.
«L'Ane. Histoire, Mythe et Réalité», de Gérard Chappez. Ed. Cabédita.
 
Sylviane Pittet
FEMINA 23 décembre 2001
Lundi 3 septembre 2007
   TRIBUNE DE GENÈVE
GenèveActualité
22
L’âne est à la mode: 
normal, c’est un amour
ELEVAGE Ils sont plus 
de 150 à Genève 
à avoir conquis 
une réputation 
inattendue.

LAURENCE NAEF

Il est cité trente-quatre fois dans la bible. Une bonne raison pour avoir foi en l’âne, cet animal de bonne compagnie. Tous les propriétaires de ces équidés sympathiques en témoignent.
Alors que l’âne a été maltraité et traité de têtu pendant des siècles, il est aujourd’hui considéré comme un amour. A tel point que le cheptel helvétique, composé de 350 bêtes de somme il y a cinquante ans, serait actuellement riche de 5000 ânes au moins. Mais, rien n’est plus difficile que de comptabiliser le nombre de ces animaux qu’il n’est pas obligatoire d’annoncer aux autorités vétérinaires. Il y en a donc forcément plus que le chiffre officiel. 

On les voit partout 

 A Genève, où le cheptel n’a cessé d’augmenter depuis quelques années, le recense-ment 2006 fait état de 146 ânes, soit 19 de plus que l’année précédente. Mais combien sont-ils effectivement à braire dans le canton? Mystère. Ce qui est sûr, c’est que, du nord au sud, on peut voir des ânes paître dans les champs. Entre Arve et lac, en Champagne, dans le Mandement, leurs silhouettes et leurs grands yeux noirs attirent le regard. 
  Alors, qui sont ces mammifères que l’on a appris à aimer? Interrogés, Philippe Rappaz à Anières et Ursula Bivans à Russin sont intarissables. 
«C’est le plus intelligent des équidés, il apprend tout extrêmement vite, sa mémoire est exceptionnelle. Un âne ne se dresse pas, il s’éduque», affirme Ursula Bivans qui ne chouchoute pas moins de 14 ânes, ânesses et ânons dans un pré idyllique de deux hectares et demi. 
  «On le disait buté, c’est simplement qu’il est prudent, qu’il prend le temps d’assurer. Après une mauvaise expérience, il se souvient qu’il ne faut pas y revenir. Inutile de lui donner une claque, sauf si elle est méritée. Cela, il le comprend et vient s’excuser en se frottant contre vous. En revanche, si elle est imméritée, alors attendez-vous à recevoir un coup de pied au cul!»,affirme l’homme d’expérience qu’est Philippe Rappaz.
  Il a toutefois mis un terme à son élevage au printemps dernier. Sucette et ses aînés ont quitté la ferme de Bassy à Anières: «Les enfants qui les montaient sont maintenant hors de la maison. Et le fumier est trop abondant. Je devais en jeter plus de la moitié, faute de pouvoir en faire usage.»
  Pour se nourrir, un âne a besoin d'un hectare de prairie, sans quoi il faut lui ajouter du foin. Il aime aussi la cellulose, branchages et bois. Les protégés d’Ursula apprécient particulièrement la cabane… Avis donc aux amateurs qui voudraient se lancer dans l’élevage d’ânes : il ne suffit pas de les trouver mignons et  que les voisins supportent ses braiments occasionnels. braime
 A Genève, les troupeaux sont rarement aussi grands que celui d’Ursula (à part Bonaventure). Il y a souvent un seul étalon, sachant que ce dernier ne peut vivre qu’avec des femelles. Sinon, c’est la guerre. En revanche, un tel mâle est un super-papa pour ses enfants qu’il éduque fort bien.
Et pour ceux qui auraient un troupeau de moutons à garder, sachez qu’un âne le protège très efficacement des loups et chiens errant.
De vrais fayots

Un inconvénient mineur en comparaison de sa fidélité à toute épreuve, de sa gentillesse confondante. « Et puis, il adore travailler.  Quand j’emmène mes deux ânes pour promener les enfants au Signal-de-Bougy, c’est à celui qui en fera le plus. De vrais fayots », révèle fièrement Ursula dont l’expérience avec les ânes dure depuis vingt-sept ans.